Les fonctionnaires territoriaux, tous fainéants ?

Laure Martin • mis à jour le
DOSSIER : Le temps de travail dans la fonction publique

Des fonctionnaires taxés de "fainéants", de "privilégiés"... Le cliché est si usé qu'il fait sourire, même les intéressés parfois. Sauf quand l'épuisement professionnel s'en mêle, explique l'universitaire Claire Edey Gamassou. Maître de conférence à l'université, elle publie "les Fonctionnaires territoriaux, tous fainéants, vraiment?". Entretien.

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Maître de conférences en sciences de gestion à l’université Paris-Est Créteil-Val-de-Marne, Claire Edey Gamassou a publié, en juin 2017, "les Fonctionnaires territoriaux, tous fainéants, vraiment ?". Les agents publics sont, eux aussi, concernés par l’épuisement professionnel…

Comment avez-vous été amenée à étudier la souffrance au travail des agents publics ?

Au cours de mon DEA, je me suis intéressée à la souffrance au travail. En 2000, en management, on parlait peu de ce sujet, plutôt de "stress au travail". J’ai donc fait mon mémoire sur le stress des cadres dans le secteur privé. Puis, pour ma thèse, je me suis tournée vers la fonction publique territoriale (FPT), car j’ai constaté qu’il n’y avait pas de travaux sur le sujet, alors que la FPT représente une part non négligeable des travailleurs [presque 2 millions de personnes, NDLR].

Si l’agent peut compter sur soutien de son supérieur hiérarchique, cela peut générer un sentiment de bien-être.

 J’ai donc fait ma thèse sur le stress et l’implication au travail des agents territoriaux, avec un modèle de burn out, mais non présenté tel quel, car en sciences de gestion, ce sujet n’est pas abordé de la sorte.

Après ma thèse, j’ai collaboré avec le Pr Céline Desmarais. Nous avons notamment travaillé sur les cadres et la motivation de service public, spécifique en France, surtout dans les collectivités territoriales. Cela m’a conduite, en collaboration avec l’observatoire social territorial de la Mutuelle nationale territoriale (MNT), à mener une étude sur l’effet de la communication entre les agents et leur manager, sur le bien-être. A cette occasion, j’ai réalisé une enquête auprès des agents de la FPT — 1 152 répondants —, toutes catégories confondues.

L’une des principales conclusions : la surcharge de travail est source de haut niveau de fatigue. Mais lorsque l’agent sait qu’il dispose du soutien de son supérieur hiérarchique – il sait qu’il peut compter sur lui, le solliciter et obtenir un retour –, cela peut générer un sentiment de bien-être.

D’après mes analyses, la 'motivation de service public' n’a pas d’impact sur la fatigue et le bien-être.

L’épuisement professionnel est devenu le mal du début du 21e siècle : les fonctionnaires sont-ils concernés ?

Oui. Les facteurs de fatigue au sens strict sont la surcharge de travail et les conflits latents.  Pour y faire face, le soutien du supérieur, des collègues et la motivation intrinsèque sont primordiaux.

La motivation intrinsèque concerne l’activité en tant que telle. C’est lié à la reconnaissance de la valeur, du plaisir que l’on prend dans la tâche et au sentiment de contribuer à quelque chose de collectif. Le fait d’être reconnu donne du sens à l’activité et rend celle-ci plaisante, psychologiquement satisfaisante.

Il ne faut pas confondre la motivation intrinsèque avec la motivation de service public liée à des valeurs. D’après mes analyses, cette motivation de service public n’a pas d’impact sur la fatigue et le bien-être.

Dans ce contexte, les agents publics souffrent-ils d'être taxés de "privilégiés", de "fainéants", vieux cliché qui a la peau dure ?

Oui, ils en souffrent. Certains fonctionnaires n’ont même pas le soutien de leurs proches. Une agente m’avait confié préférer faire des heures supplémentaires afin de rentrer chez elle sereine, car elle ne pouvait pas parler de son travail avec sa famille.

Il y a un mépris et un déni social de la souffrance potentielle de cette catégorie professionnelle, ce qui empêche la verbalisation et accroît la souffrance."

L’idée du lien entre une souffrance non dite et l'image de fainéant véhiculée sur les fonctionnaires mérite d’être étudiée. Comme dans toute activité, il peut y avoir de la souffrance liée à l’organisation ou à la charge de travail. Et pour certains s’ajoute le tabou, l’interdit d’en parler, parce qu’il y a un mépris et un déni social de la souffrance potentielle de cette catégorie professionnelle, ce qui empêche la verbalisation et accroît la souffrance.

Pour changer cette image, des municipalités, dont Paris, effectuent des campagnes de communication pour valoriser leurs fonctionnaires.

Comment les agents public peuvent-ils se protéger du burn-out ?

Il y a des solutions pour soi, comme le développement personnel, l’idée de remettre les choses à leur place, de ne pas lier toute son identité au travail.

En considérant que le travail peut être une source d’épanouissement, les ressources peuvent aussi se construire avec le collectif.

Les ressources psychosociales définies par Yves Clot et Yvon Miossec se trouvent dans les liaisons et déliaisons entre :

  • le travail prescrit (ou impersonnel)
  • le travail personnel : on met du soi
  • le travail transpersonnel : dans l’histoire du métier et du collectif - transmission
  • le travail interpersonnel : je peux trouver chez mes pairs, qui agissent différemment de moi, des éléments pour me protéger et construire mon bien-être.

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